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Bonneteau : quand le tour de magie vire à l’escroquerie

PARU DANS LE MAGAZINE CURIOUZ NUMÉRO 1

Le jeu du bonneteau, qui était en train de disparaître lentement depuis la fin des années 80 fait son grand retour dans les rues depuis un peu plus de six ans. Formellement interdit (comme tous les jeux d’argent sur la voie publique) il a, en plus, la particularité d’être une arnaque assez violente contre laquelle nous tenons à vous mettre en garde. On vous explique tout !
 

Un peu d’histoire. Ce jeu ne date pas d’hier puisqu’il est apparu aux alentours des années 1300, en plein Moyen-Age. Le fameux tableau de Jérôme Bosch intitulé l’escamoteur (ou encore le prestidigitateur, datant de 1475) nous montre déjà une partie de bonneteau. Un regard attentif sur la toile vous montrera (entre autres) que le joueur obnubilé par le tour du bonneteur est en train de se faire détrousser par le personnage situé derrière lui. Une belle ambiance d’arnaque, donc, et qui n’a pas trop changé depuis. Presque six siècles plus tard, si vous jouez au bonneteau au pied de la Butte Montmartre à Paris, ce sera exactement la même chose : vous serez entourés d’ennemis ! Nous y reviendrons un peu plus loin.
Ce jeu est en fait assez simple : il est pratiqué avec trois gobelets et une petite boule qu’il faut retrouver sous les gobelets qui sont manipulés par le bonneteur. Celui-ci vous montre sous quel gobelet il place la boule, retourne les deux autres gobelets et les manipule rapidement devant vous…Vous devez suivre des yeux le « bon gobelet », et après quelques secondes, indiquer sous lequel se trouve la boule, et c’est gagné. Mais ça n’arrive jamais ! En manipulant les gobelets, le bonneteur à fait passer la boule d’un gobelet à l’autre au moment où ils se croisent « devant derrière », dans un geste imperceptible. Cela était possible grâce à la petite dimension de la boule de la taille d’une noix de muscade. D’où l’ancienne expression, employée encore aujourd’hui : « passez muscade ! » qui signifie « on s’est bien fait arnaquer sur ce coup-là et on n’a rien vu venir ! » Aujourd’hui, la boule est plus volumineuse, mais elle est en mousse très molle et à « mémoire de forme », elle reprend ses dimensions instantanément après avoir été comprimée. Le bonneteur l’escamote en l’écrasant dans sa main et la fait réapparaitre d’un geste vif sous le gobelet de son choix au moment ou il le retourne, l’arnaque est donc encore plus efficace aujourd’hui !
La version avec les cartes est également pratiquée : deux cartes noires et une dame rouge (d’où le nom du bonneteau Anglais : « find the lady », trouvez la dame) les cartes sont retournées et vous devez, là encore suivre et retrouver la carte rouge. Le bonneteur prend une carte noire dans une main, et la rouge ainsi que l’autre noire dans l’autre main, lors d’une première « passe » de présentation, il jette la dame en premier face cachée sur la table, puis les deux noires rapidement, vous suivez son mouvement de manipulation, et quand il retourne les cartes, vous retrouvez la dame rouge là où vous aviez prévu. Vous vous dites donc que c’est facile, et vous misez une somme, mais là, le bonneteur qui refait les mêmes gestes fait semblant de balancer la dame en premier comme la première fois, mais il lance en fait la carte noire qu’il avait dans la même main, une illusion qui vous fait donc suivre la carte noire au lieu de la dame, vous perdez !

Avec les gobelets ou avec les cartes, le scénario est toujours le même : vous êtes attiré par l’animation de ce jeu dans une rue passante de la ville, vous vous approchez et vous voyez des gens jouer autour d’une petite table en carton… Ils gagnent et ils perdent, vous vous approchez encore pour observer de plus près, en quelques secondes, le bonneteur vous demande si vous voulez miser, vous hésitez, un type vous passe devant et joue à votre place, vous le regardez, il gagne, et vous auriez joué comme lui. Le bonneteur lui rend son billet de 50 euros (c’est 50 euros la partie à Paris en ce moment, on ne plaisante pas !) et en ajoute un autre ! Vous êtes scié ! Ce mec vient de gagner 50 euros en dix secondes ! Vous décidez de tenter votre chance, vous misez à votre tour. Mais là, vous perdez, vous êtes sonné. Le bonneteur vous propose de rejouer, et vous avez à peine le temps de répondre « non, je ne sais pas » qu’un autre type vient jouer et miser à son tour, vous regardez…et il gagne ! Et là encore vous auriez joué comme lui ! Le bonneteur vous regarde, il vous invite à rejouer. Toute cette scène se passe très vite, dans l’agitation, presque dans la bousculade… Vous décidez de vous refaire, comme on dit, vous remettez un billet, persuadé qu’en vous concentrant bien vous allez récupérer votre mise… et là encore, vous perdez… Vous êtes effondré, vous regardez les autres jouer encore… et le bonneteur vous demande de dégager pour laisser jouer les autres. Ce que vous ignorez, c’est que les deux gagnants étaient des complices, qui ont gagné parce que le bonneteur faisait pour eux un jeu non truqué, c’est aussi pour ça que vous aviez deviné où était la bonne carte (ou le bon gobelet). Dans le métier on les appelle des barons, ils sont là pour appâter le pigeon ! Ils peuvent être deux, trois ou quatre, si vous restiez là à les observer pendant dix minutes, vous vous en rendriez bien compte, ils jouent continuellement, à tour de rôle… Mais vous n’en aurez pas l’occasion, si vous restez là trop longtemps à regarder la scène, deux autres complices (des gros bras) vont vous bousculer et vous ordonner d’aller « pleurer plus loin », de ne pas décourager les autres joueurs… Intimidé, vous quittez l’endroit avec une boule au ventre, vous venez de vous faire arnaquer de 100 euros ! Très portés sur les gens de passage (les touristes étrangers sont leurs proies favorites) les gangs de bonneteurs (il faut bien les appeler ainsi…) envahissent les rues touristiques… A Paris on en trouve au Trocadéro, au pied de la Butte Montmartre ou encore du côté de Notre Dame et Châtelet.

Poursuivis et chassés par la police, ils ont fait l’objet de 347 interpellations en 2018, rien que sur la capitale. Pris en flagrant délit ou dénoncés par des touristes qui venaient porter plainte, ils font l’objet de condamnations pour leur pratique illégale de jeux d’argent, mais également pour agressions, parfois violentes, quand les choses tournent mal avec un « pigeon récalcitrant » qui refuse de payer ou veut récupérer sa mise. Alors, si un jour il vous arrive d’en apercevoir dans une rue bondée de monde, un conseil : passez votre chemin !

 

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